Méandre

M est une étude sur le méandre que nous pourrions lire comme un conte pour adulte, une histoire qui nous promène sans but ni fin au fil d’aventures historiques, ethnographiques ou quotidiennes. Wolf Von Kries pousse des portes, nous entraine dans un tableau, puis un autre, jusqu’à ce que la suite logique de chaque aventure, vécue par l’intermédiaire du texte, prenne la forme d’un long voyage où nous contournons notre destination avant de l’atteindre peut-être. Nous nous étonnons de trouver dans toutes cultures, dans toutes géographies, le motif de ces lignes droites ou courbes, labyrinthiques et symétriques ; l’auteur – l’artiste – prend soin de préserver cet étonnement sans y répondre et nous avons ainsi, comme le dirait Picabia, l’impression d’échapper pour quelques minutes à la folie des hommes qui comprennent et expliquent [1].

Je m’éveille de cette lecture en me souvenant d’un flux plus ou moins continu d’images : celles de mon esprit influencé par les mots et celles collectées par l’artiste (documents ou photographies d’objets et de paysages). Ces dernières ne sont pas pour le texte de simples illustrations, mais composent, comme lui, le fil du discours de l’artiste. Ainsi, Wolf Von Kries cherche sans prétention à archiver, assembler les anecdotes, objets et expériences rythmant sa vie et ses découvertes selon l’ordre fluide d’un hasard sinueux, personnel et historique. L’ouvrage aurait pu être une liste longue et laborieuse. Il est une collection passionnée. Ses émotions et souvenirs nous viennent au fil de ces histoires successives, comme organisées par la mécanique des rêves, sans jamais atteindre le mot final, puissant et bien joué. Il n’y a pas de fin physique à l’ouvrage ; il n’y a pas de fin psychique à ce voyage. Il commence en français jusqu’aux pages centrales, point de rotation sur lequel on renverse le tout pour reprendre sa lecture en anglais ; deux pages laissées blanches, d’où tout part, où tout se concentre.

Ce livre est à l’image du méandre comme la forme du méandre est à l’image de ce qu’elle porte en son long : de nombreux éléments qui suivent leur cours sans but ni point final, et une origine qui ne cesse de se déplacer toujours plus loin en arrière. « On dit souvent « à l’origine, il y avait l’origine ». C’est à la fois ce qui se découvre comme absolument nouveau et ce qui se reconnait comme ayant existé de tout temps [2]» cite Godard. Wolf Von Kries entreprend un instant de trouver au motif une origine autre que celle liée à l’histoire des ornements grecs, et comprend très vite que s’il est beau de parcourir ce chemin, il est vain de se croire témoin du premier acte ou phénomène lui donnant vie. Le méandre, dans sa course, ne s’ouvre que sur lui-même. Remonter à sa source ne sera que se confronter aux dédale de ses allées et venues et constater essoufflé que son origine est « quelque chose qui est […] inachevé, toujours ouvert [3]». L’auteur de M. connaît cette ouverture que beaucoup d’autres verraient comme une blessure à cicatriser dans leur vision du monde. Wolf Von Kries ne défie pas cette inéluctable vanité à courir après L’Origine, le O, le point central d’où tout part, où tout se concentre. Sa réponse tient dans ce vaste panorama, nous l’avons dit, en deux pages laissées blanches.

Cette étude me touche encore car elle tisse des liens nouveaux entre certaines de mes expériences passées, et diverses mythologies dont je n’avais pas conscience. Ma pratique de la géométrie m’est devenue intéressante à partir du moment où elle a été concrète. J’ai ignoré tout professeur qui, à l’école, m’enseignait les merveilleux théorèmes comme un ordre tombé du ciel qui ferait de moi une bonne ou une mauvaise élève selon ma capacité à les réciter bêtement par cœur. Et mon cœur les a reçu avec plus d’enthousiasme lors d’une formation pour laquelle la géométrie était un hommage à la nature et à l’histoire des constructions humaines. Je traçais sur la surface plane de la pierre les méandres auxquels je souhaitais donner corps et les faisais surgir au rythme des martèlements du ciseau. Je souhaitais découvrir l’histoire de ces ornements, et cherchais du côté de la Grèce, de Byzance et des pays arabes. Wolf Von Kries nous emmène, entre autres, chez les Cashinahuas dont il nous conte à l’écrit leur mythologie orale :

            Chaque matin, une vieille femme, Muka Bakanku, rencontre le serpent anaconda Yube Dunuan Ainbu, et elle est tellement impressionnée par les dessins (« Kene ») de sa peau qu’elle demande au serpent s’il peut lui enseigner l’art des motifs. L’anaconda l’invite à s’assoir, à le regarder tisser et à écouter ses chants. Après que le serpent lui ait montré tous les kene, il part et glisse dans une rivière. La vieille femme connaît maintenant tous les kene, mais elle est triste car elle n’a pas de fille à qui transmettre son savoir. Quand elle sent que la mort est proche, elle décide d’enseigner à son fils Napu Ainbu Keneya le secret de l’art des motifs. Napu s’avère être très doué et apprend rapidement l’art des kene. Après la mort de sa mère, il quitte son village pour rendre visite à des parents éloignés. A son arrivée, personne ne le reconnaît, et on le prend pour une femme en raison du tissu à motifs et de ses gestes, mais surtout des séduisants motifs peints qui recouvrent son corps. Il commence à enseigner aux femmes du village l’art secret des motifs. Bien qu’il ne s’approche pas des hommes du village, son corps et son visage peint ont un tel attrait que ceux-ci ne peuvent s’empêcher de lui faire la cour, même après avoir découvert qu’il n’était pas une femme. Il finit par céder aux efforts de séduction agressive d’un des hommes et tombe enceinte.

Le pouvoir des ornements enseignés à Muka Bakanku dépasse ce que l’homme peut supporter. Napu Ainbu Keneya mourra en couche, ne pouvant donner vie à l’enfant qu’il porte. Mais le motif n’est pas seulement pouvoir de séduction. Je lis par ailleurs : « Les Cashinahua pensent que cette peinture les rend invisibles aux yeux des morts. Là où les mortels voient le motif noir comme une barrière au premier plan qui cache une partie du corps, les esprits voient le corps comme un mur et leur regard file à travers les « lézardes » du motif peint [4] ».

Sans transition visible mais par des liens intelligents, anachroniques[5], Wolf Von Kries nous porte d’histoires en contes, d’études scientifiques en récits de voyages personnels ou empruntés, afin de nous narrer les récits de ces traits qui lézardent à la surface de la terre, du papier, d’une peau… Sont combinées quelques histoires d’esprits perdus dans leur chemin, et celles d’un homme voyageant autour de sa destination que le hasard s’acharne à éloigner ; l’histoire de Maiandros, fleuve mythique de Turquie, du cycle de l’eau et celui du sang ; de chemins montagneux, du labyrinthe et ses mythes ; puis ceci, aussi : « Parfois, il faut renoncer à son objectif pour y arriver, parfois, on n’en est jamais aussi loin que lorsqu’on s’en approche, et parfois le seul chemin possible est le plus long [6] ».

Sans prétention, Wolf Von Kries est donc un collectionneur passionné d’instants, d’histoires et de mythes. Il m’a fallu comprendre, pour en parler, comment il organise « […] le flot jaillissant de souvenirs qui déferle sur tout collectionneur s’occupant de son bien. Toute passion, […] nous le dit Benjamin, confine au chaos, la passion du collectionneur, en ce qui la regarde, confine au chaos des souvenirs [7] ». L’auteur nous explique que tout fleuve est son propre chaos. L’eau s’amasse au moins périodiquement, sa vitesse augmente, le lit se creuse, les bords s’effondrent ; cette dynamique, qui semble n’être plus qu’une force destructrice, fait dévier sa propre ligne droite en courbes successives formées dans la terre. Le fleuve devient méandre. Wolf Von Kries, pour nous en parler, fait de son livre un méandre qui par l’écriture, assume et régule le flot de ses émotions et de ses souvenirs.

 

[1] Francis Picabia, Jésus Christ Rastaquouère.

[2] Jean Luc Godard, The Old Place.

[3] Walter Benjamin, Origine du drame baroque allemand.

[4] André Marcel d’Ans, Le dit des Vrais hommes.

[5] Wolf Von Kries s’intéresse beaucoup à la méthode et aux recherches d’Aby Warburg.

[6] Wolf Von Kries, M. tiré de Wonderlust de Rebecca Solnit.

[7] Walter Benjamin, Je déballe ma bibliothèque, p. 42.

Publicités
Ce contenu a été publié dans Uncategorized par Julia Magnin. Mettez-le en favori avec son permalien.

A propos Julia Magnin

Actuelle nomade sédentarisée à Paris, Julia parle d’art et d’Histoire de l’art comme on parle de cuisine. Elle considère toute émotion comme une saveur qui se crée, se combine et se partage. Cette gourmande invétérée prend conscience de son désir d’en connaître plus sur l’histoire de l’art lors d’une première formation de taille de pierre. Passionnée par l’appropriation que certains photographes ont de cet appareil qui leur permet multiples poèmes imagés, elle se spécialise dans l’histoire de la place de la photographie dans les collections muséales publiques en France. Son regard est volontairement élargi, nourri de références littéraires, théâtrales, cinématographiques, et chorégraphiques, de périodes et de styles variés, comme autant de filtres lui permettant de sans cesse questionner les œuvres et leur propos.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s