Eux ne partiront pas.

Comme « Pierre Dupond », je pars[1].

À Venise, à Madrid, à Fès…

Je prends l’avion.

Je n’ai pas peur, sinon de louper mon vol, que trop d’imprévus improbables ne me retardent, que les heures s’accélèrent, que je n’arrive jamais. Tout se déforme face à mon excitation, mon exaspération de ne pouvoir aller plus vite et de n’être que passive dans la navette qui suit son cours. Je suis donc dans l’aéroport deux heures en avance, autrement dit j’en attendrai trois, bagages à la mains, fatiguée de m’être levée si tôt, mais rassurée.

Je sais que j’aurai mon vol, que j’ai deux heures pour m’installer à une table, sur une fausse terrasse entre les murs de l’immense bâtiment, face à une boulangerie industrielle et y prendre mon petit déjeuner. J’adore. Je suis en vacances. Je sais quel chemin me mènera à mon vol, au pire à qui demander ma route. Alors j’entre dans ce lieu factice, ce « non-lieu » où l’on nous amadoue par d’agréables perspectives d’espaces fictifs, mais tellement rassurants, et que j’aime tant ; j’y suis totalement délestée de mes charges quotidiennes, comme un lourd manteau que mes hôtes me prennent des mains et me rendront à mon retour.

Je pars.

Eux ne partent pas…

J’ai travaillé dernièrement au Jeu de Paume, où j’ai découvert Adrian Paci, artiste albanais parti en 1997 en Italie, sa famille et ses bagages à la main. Son voyage à lui n’a pas été heureux, mais raconté dans l’exposition Vie en transit avec beaucoup de bienveillance.

Le transit dont il nous parle est aussi celui d’hommes et de femmes qui s’arrachent à eux-mêmes et à ceux qu’ils aiment pour un ailleurs, un avenir. Une œuvre me marque : Centro di Permanenza Temporanea, pour sa simplicité, sa justesse.

Le titre ne laisse évidemment pas indemne: Centro di permanenza temporanea : traduit par centre de rétention provisoire, est littéralement centre de permanence temporaire. Paci prend soin de ne pas altérer la force des mots, leur contradiction, et laisse le titre dans sa langue adoptive.

Nous voyons sur le grand écran de longs plans se succéder à la manière de différents tableaux. Dans un premier, d’ensemble, la vue partielle d’une rampe d’embarquement dans un aéroport vibre à la chaleur qui brûle le bitume, vide et silencieuse. Nous sommes aux Etats-Unis, nous pourrions être à Lyon, à Prague, à Tokyo, et partir où nous le souhaitons.

Puis l’auteur de ces images nous installe [nous spectateurs] en haut de la rampe. Des hommes et des femmes montent, animent silencieusement le paysage désertique. Ils ne se parlent pas, ne sourient pas, ne montrent aucune impatience. Leur calme impassible est au contraire le reflet d’une lassitude et de leur capitulation.

Adrian Paci revient à travers cette vidéo à son premier travail de peintre et de portraitiste, et rend hommage à ces hommes et ces femmes comme à Pier Paolo Pasolini, qui choisissait ses acteurs pour ce qu’ils étaient dans la vie, dans leur être, dans leur corps, et avaient de beau en cela. Ici, ces personnes ne sont pas des acteurs payés par l’artiste. Ils jouent leur propre rôle, un rôle indéfini parce qu’infiniment plus complexe que tout être créé par la pensée d’un autre. Ils se présentent silencieusement à travers leurs regards, leurs traits, leurs expressions, immobiles sous les yeux attentifs et aimables de l’artiste.

Nous entendons le bruit des avions. Nous attendons que, de cette rampe, ils puissent monter dans l’un d’eux. Nous imaginons leur destination et la prévoyons funeste. Puis Paci nous éloigne de ces inconnus, de la rampe et nous comprenons… Les avions dont nous entendons le bruit sont ceux de personnes qui peuvent partir et venir, ou revenir. Au bout de leur rampe, il y a le vide, et tous s’entassent ici en attendant qu’une destination s’y rattache et les embarque.

Ce lieu que j’aime, qui me rassure par son aspect commun, connu, systématique, ce lieu de partage et de passage qu’est l’aéroport est ici un lieu de permanence d’hommes et de femmes dont l’immobilité géographique est aussi violente que leur désir de mobilité. Leur vie est là, présentée sous la douceur aimante de l’artiste comme le supplice infernal et éternel de Sisyphe, à devoir indéfiniment porter jusqu’en haut des marches l’immense fardeau de leur espoir encore et encore déchu.

Dans la même salle, j’entends dans mon dos une femme qui se lamente et prie pour la mort – le départ physique – d’Adrian Paci en 1997. Elle supplie et chante en albanais. Je comprends l’intention, mais je ne sais pas les mots ni la langue. Et dans cette salle, alors, je destine ces pleurs à ces êtres entre parenthèses.


[1] Marc Augé met en scène dans son premier chapitre de Non-lieux un homme au nom commun, Pierre Dupond, partant en avion dans une destination quelconque, et traversant les nombreux « Non lieux » que nous croisons au quotidien. Ils sont des lieux de passages qui s’adressent aux masses, mais ne sont pas des espaces de vie. Autoroutes et ses aires de repos, zones industrielles et commerciales, aéroports, ou même simple distributeur aux messages à priori personnalisés, ces endroits nous sont communs mais ne possèdent jamais la spécificité du lieu où nous construisons nos vies.

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A propos Julia Magnin

Actuelle nomade sédentarisée à Paris, Julia parle d’art et d’Histoire de l’art comme on parle de cuisine. Elle considère toute émotion comme une saveur qui se crée, se combine et se partage. Cette gourmande invétérée prend conscience de son désir d’en connaître plus sur l’histoire de l’art lors d’une première formation de taille de pierre. Passionnée par l’appropriation que certains photographes ont de cet appareil qui leur permet multiples poèmes imagés, elle se spécialise dans l’histoire de la place de la photographie dans les collections muséales publiques en France. Son regard est volontairement élargi, nourri de références littéraires, théâtrales, cinématographiques, et chorégraphiques, de périodes et de styles variés, comme autant de filtres lui permettant de sans cesse questionner les œuvres et leur propos.

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