Whitechapel Gallery & Mel Bochner

En tant que touriste, j’avais fréquemment visité les musées et galeries les plus connus, recommandés et chargés de chefs-d’œuvre de Londres, mais en tant que Londoner, on se lasse de tout, de la magnificence, de savoir repérer son chemin dans les dédales de pièces et surtout – dans mon cas – de la foule qui les encombre.

Dans chaque ville, j’ai toujours été attirée par les lieux oubliés, voire défavorisés – et la création un peu pirate ou alternative que ça peut impliquer. L’Est de Londres est connu pour être plutôt pauvre – malgré la réhabilitation de certains quartiers par les toutes récentes structures olympiques. Dans cette zone, j’avais d’office désigné le quartier de Whitechapel comme prioritaire dans l’ordre de mes visites hasardeuses, pour la simple et bonne raison que c’est le lieu de naissance de Damon Albarn, une de mes grandes références personnelles (pardon.). Ce qui impliquait, entre autres, la visite de Whitechapel Gallery.Reconnaissable à sa façade blanche qui se détache sur les murs de briques rouges, Whitechapel Gallery s’étend sur deux niveaux. Plusieurs artistes étaient exposés cet automne (on pouvait y voir notamment des pièces de Maurizio Cattelan de la collection Sandretto Re Rebaudengo, étroitement surveillées par de pauvres gardiens sans doute volunteers à qui l’on n’avait pas même procuré de chaise et dont la mission était de se tenir à 30 cm du célèbre Bidibidobidiboo pour interdire toute photographie, ou comment empêcher le visiteur gêné de s’attarder sur les œuvres), mais je m’arrêterais ici seulement sur celui qui m’a le plus marquée pour cette fois-là (et qui m’a incitée à y retourner la semaine suivante) : Mel Bochner, artiste conceptuel américain né en 1940, qui occupait à lui seul les trois plus grandes salles et l’un des escaliers.

L’ensemble de ses œuvres, sélection retraçant près de 50 ans de travail, est exposé sous le titre « If the Colour Changes », comme pour nous donner un axe d’appréciation particulier – la production et la perception de la couleur, l’un des deux axes principaux de ses productions.

Dès l’entrée (gratuite, gloire aux centres d’art londoniens), on se trouve accueilli, en guise d’introduction, par une immense toile intitulée Blah Blah Blah, formidable synthèse de la série des Thesaurus Paintings de l’artiste (et plus largement de son travail, principalement fondé sur le double axe couleur/information). Créée d’ailleurs à l’occasion de cette rétrospective, le « mot » ‘Blah’, évocateur de parole, y est répété régulièrement – dans une typographie arrondie qui n’est pas sans évoquer l’école maternelle – sur toute la surface de la toile, chacune des lettres portant une couleur « salie » différente de celle de ses voisines.

Même s’il s’agit du média qui a le plus retenu mon attention, le travail de Bochner ne se limite pas à la peinture, et les autres médiums qu’il a pu utiliser sont également présentés : la photographie, la sculpture ou encore les installations, telles que Theory of painting, créée la première fois en 1970, recréée à chaque nouvelle exposition sur un support de journaux (du jour) partiellement recouverts de peinture bleue en spray. L’artiste y évoque ce qu’il considère comme les « quatre différentes formules de l’abstraction », entre dispersion et cohérence.

Deux de ses séries de peintures sur toiles sont représentées : celle des Measurment, que l’on trouve dans la cage d’escalier, vue ici comme une référence au Nu descendant l’escalier de Duchamp, et courant le long de l’un des grands murs de la salle 8, présentant de façon simple et harmonieuse le contraste entre la convention de la composition picturale classique et l’abstraction ; et celle des Thesaurus Paintings, rassemblée dans la salle 8, à laquelle semble s’intégrer le « tableau d’accueil » Blah blah blah par sa forme et son sens. Cette série présente des « tableaux de mots », formant des chaines logiques, issus du vocabulaire commun – s’achevant souvent, et assez humoristiquement, par de la vulgarité ordinaire (comme lorsque l’artiste prend pour base « no, no way » et finit sur « fuck off, drop dead »). Ces tableaux illustrent assez clairement les deux axes du travail de Bochner : le mot (ou l’information) et la perception colorée (présentant parfois des contrastes assez intenses), sortes de matériaux rationnels utilisés pour représenter sa vision du monde, irrationnel et changeant – pratique éprouvée de différente façon par de nombreux autres artistes des sixties.

http://www.whitechapelgallery.org/exhibitions/mel-bochner-if-the-colour-changes

Whitechapel Gallery
77-82 Whitechapel High Street
London E1 7QX

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A propos Al'

Exilée outre-manche, plongée dans ces cultures alternatives dont elle se targue de faire partie, Alice, ou Marion, ou Leopold traine les rues londoniennes telle un Jack l’Eventreur aux intérêts esthétiques et artistiques quasi schizophrènes. Spécialisée dans le XVIIIe siècle et l’époque victorienne, addict au street-art contemporain et aux églises médiévales, passionnée par les lieux de création atypiques (les pubs ?) et les médias pas toujours reconnus comme artistiques (les jeux vidéo ?), n’en concluez pas pour autant qu’elle n’est qu’une punk-nerd-alcoolique : c’est presque faux, elle prépare aussi son futur doctorat :).

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